L’ACO souffle ses 120 bougies : l’histoire de la naissance des 24 Heures du Mans
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L’ACO souffle ses 120 bougies : l’histoire de la naissance des 24 Heures du Mans

Cette année, l’ACO fête ses 120 ans. L’association a de nombreuses fois marqué l’histoire en plus d'un siècle d'action, mais jamais autant qu’au début de la décennie 1920. À l’aube des années folles, quelques hommes ont donné naissance à une compétition qui a influencé les cent dernières années de sports mécaniques : les 24 Heures du Mans.

Après sa création en 1906, l’ACO n’a cessé de prendre de l’importance sur le plan local et national. Un deuxième Grand Prix de France a été organisé dans la région mancelle en 1911, tout comme d’autres courses, telles que le Grand Prix de l’UMF ou la Coupe des Voiturettes. L’association a survécu à la Première Guerre mondiale, sans perdre de sa puissance.

Pour les besoins de ses nombreuses épreuves, un nouveau tracé a été dessiné en 1920. Il empruntait toujours les routes publiques, mais, cette fois, se situait au sud du Mans. En partant des Raineries, les concurrents se dirigeaient ensuite vers Pontlieue, dans les faubourgs, avant de fouler la déjà connue ligne droite des Hunaudières. Cette section de sept kilomètres avait été utilisée par les frères Wright en 1908, puis intégrée au deuxième circuit esquissé par l’ACO en 1911. Une fois arrivés à Mulsanne, les pilotes remontaient sur Arnage, puis rejoignaient les stands : l’essence même de celui encore aujourd’hui employé pour les 24 Heures du Mans.

Rencontre décisive

Alors que les événements se succédaient dans la périphérie mancelle, une réunion décisive s’est tenue au Salon de l’Automobile 1922. Trois hommes désiraient, au moins équitablement, créer une nouvelle course sur ce circuit d’un peu plus de dix-sept kilomètres. Georges Durand, secrétaire général de l’ACO, Émile Coquille, représentant français de la marque de jantes et accessoires Rudge-Whitworth, et Charles Faroux, ingénieur et journaliste très influent dans la presse française. Leur but était de monter une épreuve très difficile afin de tester les capacités de l’industrie française, avec Rudge-Whitworth dans le rôle du sponsor. Faroux, lui, évoquait un concours de huit heures, avec quatre heures de jour, et quatre de nuit. C’est Durand qui proposa le format de 24 heures, au grand étonnement de Faroux et Coquille, qui pensaient que les autorités n’allaient jamais accepter tel spectacle.

L’influence locale de Georges Durand a permis d’adopter ce format devenu légendaire, mais pas nouveau : les courses de 24 heures sont nées aux États-Unis bien plus tôt, et le Bol d’Or, qui se disputait également sur une journée à l’Ouest de Paris, a tenu sa première édition en 1922. En réalité, l’innovation résidait dans le règlement.

Pas de vainqueur ?

Une fois que les trois hommes étaient d’accord, tout restait à faire. D’abord, il fallait rédiger des règles afin de réaliser l’objectif de l’ACO et de Faroux, c’est-à-dire, tester la fiabilité du parc automobile français, mais aussi, d’attirer lesdits constructeurs. Charles Faroux, en grand connaisseur, a esquissé un premier règlement rendu public en février 1923. Il désirait que les voitures au départ du premier Grand Prix d’Endurance de 24 Heures soient strictement d’origine, peintes aux couleurs nationales, et embarquent un ballast pour simuler la présence d’un passager – entre autres contraintes plus techniques, inspirées, pour certaines, des Grands Prix de consommation organisés sur le même circuit de 1920 à 1922.

Le cadre de la course était, lui, beaucoup plus compliqué à comprendre. En réalité, le but n’était pas de finir premier en faisant le plus de tours en vingt-quatre heures, mais bien d’atteindre ou dépasser une distance cible calculée en fonction de la cylindrée. Si un concurrent n’arrivait pas à suivre le rythme imposé par le règlement, alors, il était automatiquement éliminé. Il ne suffisait pas d’aller plus vite que les adversaires pour gagner ; il s’agissait davantage d’une bataille contre soi-même et les capricieux esprits de la mécanique.

Et puis, de toute manière, il n’y avait pas de vainqueur en 1923. Faroux et l’ACO voulaient que les marques s’engagent sur plusieurs années. C’est pour cette raison qu’une coupe triennale a été inventée. Pour prétendre à ce trophée, il fallait atteindre sa distance cible sur trois éditions de suite, et donc, participer au moins trois fois consécutivement.

Le trio Chenard & Walcker à l'arrivée du Grand Prix d'Endurance de 24 Heures 1923. Ce sont eux qui ont été acclamés par le public.
Le trio Chenard & Walcker à l'arrivée du Grand Prix d'Endurance de 24 Heures 1923. Ce sont eux qui ont été acclamés par le public.

Un succès immédiat

À une époque où fiabilité et durabilité incarnaient les deux principaux arguments de vente, le Grand Prix d’Endurance de 24 Heures 1923 ne manquait pas de prétendants. Pas moins de trente-trois automobiles et vingt constructeurs se sont présentés au départ de la première édition, les 26 et 27 mai. Dame Nature était capricieuse : de la grêle s’abattait sur ces pionniers, à quelques heures d’écrire une histoire qui perdure encore de nos jours. Côté engagés, on retrouvait certaines des marques les plus en vogue, comme Bugatti, Chenard & Walcker, Bignan, Delage, et même quelques firmes internationales : Bentley pour le Royaume-Uni et Excelsior pour la Belgique.

Finalement, trente voitures ont franchi la ligne d’arrivée. Pour la première, l’ACO et le directeur de course Charles Faroux avaient fait exprès d’être assez laxistes avec les distances cibles, afin de ne pas décourager les participants. Par le fait, la majorité des engagés ont baissé le rythme une fois qu’ils étaient sûrs d’atteindre leur objectif personnalisé. La course a été un vif succès, largement félicitée par la presse et très appréciée des spectateurs présents sur place. Enfin, les automobilistes avaient une représentation réelle de la fiabilité des voitures qu’ils envisageaient d’acheter. « L’Automobile Club de l’Ouest, toujours soucieux du progrès dans notre grande industrie nationale, a mis sur pied cette année une épreuve nouvelle. […] Les usagers de l’automobile, plus nombreux chaque jour, sont intéressés par la leçon qu’ils peuvent en tirer », lisait-on dans La Sarthe la même année.

"Jamais, on peut le dire, en effet, course d’automobile ne souleva une curiosité plus grande et un intérêt plus soutenu."
La Vie Automobile, 10 juin 1923

Seulement, personne ne comprenait le système de distance à battre. Très confuse pour le public comme pour les journalistes, cette formule aurait dû récompenser la Salmson de Lucien Desvaux et Georges Casse. En effet, ils ne devaient faire que cinquante-deux tours à bord de leur petite 1100cc, et en ont bouclé quatre-vingt-dix-huit, doublant presque leur distance cible. Mais, sans surprise, tout le monde a acclamé la voiture qui avait effectué le plus grand nombre de tours au bout d’une journée de course, soit la Chenard & Walcker Sport d’André Lagache et René Léonard. Ils sont officiellement reconnus comme les premiers vainqueurs des 24 Heures du Mans. Au fil du temps, la coupe triennale se transforma en coupe biennale, puis l’idée de hiérarchie déterminée par la distance cible fut abandonnée au profit d’une « course à la distance » classique, comme c’est encore aujourd’hui le cas.

Sans nul doute, la naissance du Grand Prix d’Endurance de 24 Heures compte parmi les moments les plus importants de l’histoire de l'automobile. L’ambition de Georges Durand couplée au génie novateur de Charles Faroux a remodelé le paysage sportif français, et leur héritage innovant perdure plus d’un siècle après.

Le Centenaire de la course, en 2023, fut l'occasion de célébrer l'histoire de cette formidable initiative.
Le Centenaire de la course, en 2023, fut l'occasion de célébrer l'histoire de cette formidable initiative.