L’ACO souffle ses 120 bougies : tout reconstruire après la Seconde Guerre mondiale
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L’ACO souffle ses 120 bougies : tout reconstruire après la Seconde Guerre mondiale

Le sport est un reflet de la société. En tant que grande compétition, les 24 Heures du Mans n’ont pu éviter la triste dimension politique qui a façonné l’Europe lors de la première moitié du XXe siècle. Pendant la Première Guerre mondiale, le double tour d’horloge n’existait pas encore ; en revanche, l’Automobile Club de l’Ouest a été frappé de plein fouet par la Seconde.

Après avoir organisé seize éditions des 24 Heures du Mans de 1923 à 1939, l’ACO s’est construit une réputation des plus prestigieuses. L’épreuve est devenue une véritable référence, aussi bien du point de vue du spectacle que du sport. Cependant, la classique mancelle de 1939 a un goût particulier : le public et les journalistes constatent que le contexte politique de l’époque rend l’atmosphère tendue. Les disciplines motorisées sont en effet pris d’assaut par les régimes totalitaires, qui y voient une occasion de prouver leur supériorité technique. L’ACO ne permet pas aux marques engagées de développer des monstres sans limites grâce à un règlement strict, contrairement aux Grands Prix, mais cela n’empêche pas, par exemple, la présence de voitures directement supportées par le Troisième Reich.

Bugatti s’impose à quelques semaines seulement du deuxième conflit mondial. Le 1er septembre, l’Allemagne nazie envahit la Pologne ; ainsi débute une horrible guerre qui paralyse tout un continent. Forcément, les 24 Heures du Mans 1940 sont annulées, comme bon nombre de compétitions sportives. Un autre combat commence.

Le circuit LARGEMENT TOUCHÉ

Immédiatement, l’association prend position. Des secours sont apportés aux mobilisés dès 1939, et de l’aide est prodiguée aux réfugiés en 1940 et 1941. En 1942, l’ACO œuvre en collaboration avec la Croix-Rouge, alors que la France est occupée. De nombreux gestes de ce genre sont recensés à cette période et s’étendent parfois hors du territoire métropolitain. De plus, des dizaines de milliers de colis sont expédiés aux citoyens réquisitionnés par le STO début 1943 (Service du Travail Obligatoire, soit le travail forcé en Allemagne pour les ouvriers français).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Mans représente un lieu important et devient une cible pour les alliés. D’abord, un haut gradé du Troisième Reich y a établi ses quartiers. Friedrich Dollmann, général allemand, est chargé de la défense de la Bretagne et de la Normandie, un endroit géographique stratégique.

Mais ce n’est pas tout. De la fin de l’année 1942 jusqu’à la libération en 1944, les alliés tentent de déstabiliser l’occupant en bombardant la zone. Est visée, notamment, la gare de triage, à quelques kilomètres du Circuit des 24 Heures du Mans, au sud de la ville. Cela a pour but d’empêcher les trains d’acheminer les soldats vers les côtes afin de préparer le débarquement. D’autres points clés sont touchés, et en particulier, les usines. L’antenne mancelle de la société Gnome et Rhône, fabricante de moteurs d’avions, est située non loin de l’aérodrome, à côté des installations de l’Automobile Club de l’Ouest.

Les Britanniques, menés par Winston Churchill, préfèrent attaquer en piqué, la nuit, pour être précis. Mais les Américains, sous les ordres de Dwight D. Eisenhower, lâchent leur cargaison mortelle à 5000 mètres d’altitude. Forcément, avec le vent, le largage est approximatif : le Circuit des 24 Heures du Mans, c’est-à-dire les tribunes et les stands des Raineries, est largement touché.

L’ACO ne repart pas de zéro

Certes, à la sortie de la guerre, il n’y a plus d’installations. Mais l’Automobile Club de l’Ouest, fort de 39 ans d’expérience déjà, a l’ambition de tout reconstruire, et de faire briller, plus fort encore, la légende des 24 Heures du Mans. Même pendant le conflit, l’association a essayé de célébrer le double tour d’horloge, à tel point qu’une exposition rétrospective a été organisée pour les 20 ans de la course dans une concession Peugeot au Mans.

Reste donc à faire sortir de terre de nouvelles infrastructures. Une tribune est montée avec l’aide de l’état, et peu à peu, les 24 Heures se précisent. L’ACO annonce d’abord 1947, puis, 1948, mais le contexte économique – notamment le rationnement de l’essence pour les véhicules non prioritaires – ne permet pas la tenue d’un tel évènement. Sans Gustave Singher, président de l’ACO de 1910 jusqu’à sa mort en 1947, les 24 Heures du Mans reprennent en 1949 avec pas moins de 100 000 spectateurs dans l'enceinte. Un investissement d’environ cent millions d’anciens francs a été nécessaire pour accomplir la tâche. Le tracé, lui, est le même qu’en 1939.

"Les 24 Heures du Mans 1949 seront un spectacle majeur et unique au monde"
Christian Pineau, ministre des Travaux Publics et des Transports et député de la Sarthe

Le départ, moment très symbolique, est donné par Christian Pineau, ministre des Travaux Publics et des Transports, député de la Sarthe et résistant pendant la guerre. Il a grandement aidé au retour des 24 Heures du Mans, et, d’ailleurs, le président de la République française, Vincent Auriol, est également présent pour ce jour historique. Ceci montre toute l’importance que les 24 Heures du Mans, véritable institution, revêtent à l’époque. Côté compétition, ce n’est pas moins vrai : une centaine de demandes d’engagement ont été soumises à l’ACO, preuve que l’intérêt pour l’épreuve n’a rien perdu de sa superbe malgré dix ans d’absence.

Lorsque la Ferrari 166 MM de Luigi Chinetti et Lord Selsdon franchit la ligne d’arrivée en première position, ce n’est pas seulement une victoire sportive. L’Automobile Club de l’Ouest, en quatre ans de paix et dans un contexte difficile, est parvenue à faire renaître sa plus grande création.

Peter Mitchell-Thomson dit "Lord Selsdon", à gauche, et Luigi Chinetti, à droite, ont imposé Ferrari pour la première fois au Mans alors que la marque n'avait que deux ans d'existence.
Peter Mitchell-Thomson dit "Lord Selsdon", à gauche, et Luigi Chinetti, à droite, ont imposé Ferrari pour la première fois au Mans alors que la marque n'avait que deux ans d'existence.