24h Le Mans
17/06/2017 - 20:30

24 Heures du Mans – Deux femmes, deux époques, une même ambition !

Anny-Charlotte Verney, dernière femme à s’être imposée au Mans au volant d’une GT en 1982, et Christina Nielsen qui rêve de l'imiter ne se connaissaient pas. Entretien découverte.
24 Heures du Mans – Deux femmes, deux époques, une même ambition !

A quand remontent vos premiers souvenirs des 24 Heures ?

Christina Nielsen : Mon père courait, et j’étais déjà venue au Mans avec lui. Pourtant, ma première grande émotion, je l’ai vécue lors d’une édition où je n’étais pas présente. Cette année-là, en 2006 je crois, je disputais une épreuve de karting. A deux heures de l’arrivée, il était en tête en LMGT2 avec une énorme avance. Mais quelque chose a cassé et l’équipe a envoyé un mécanicien sur la piste pour conseiller le pilote afin qu'il puisse réparer et ramener la voiture au stand. Ils ont fini par reprendre la course, mais ils ont perdu pour 45 secondes. Je me souviens des images à la télé de cette voiture arrêtée sur le bord de la piste, j’étais en larmes.

Anny-Charlotte Verney : Je suis née au Mans. Mon grand-père, Louis Verney, est l'un des fondateurs des 24 Heures du Mans et je venais aux 24 Heures tous les ans, avec mon père qui a été vice-président de l'Automobile Club de l'Ouest. Dans mon cas, Le Mans, c’était génétique…

Votre première expérience en tant que concurrente a-t-elle répondu à vos attentes ?

Christina : Elle les a dépassées ! C’était fou… L’un des moments les plus forts fut l’entrée en piste. Je me souviens des premiers kilomètres… C’était énorme ! J’ai aussi compris à ce moment-là que j’avais tellement de choses à apprendre. Il y avait tous ces LMP qui arrivaient sur les GT à des vitesses folles. La parade fut tout aussi dingue, avec tous ces fans danois qui se déplacent toujours en masse pour les 24 Heures. Certains criaient mon nom… Oui, c’était dingue.

Charlotte : Le premier tour, avec les voitures si proches les unes des autres ! C’était à la fois excitant et effrayant. Il n’y a rien de plus impressionnant qu’un premier tour des 24 Heures.

Votre vision de la ligne droite des Hunaudières n’est pas la même. Pouvez-vous les comparer ?

Charlotte : On prenait 360 km/h. La courbe du milieu, la petite bosse qui déséquilibre la voiture, c’était quelque chose. Je comprends la raison des chicanes, mais le mythe y a perdu.

Christina : Moi, je n’ai connu que les chicanes alors je ne peux pas me plaindre… Etre là, c’est déjà tellement incroyable.

C’est quoi le vrai défi, au Mans ? La nuit, le trafic, etc…

Charlotte : Le trafic ! Spécialement la première heure où chacun veut trouver sa place dans le peloton. Au bout de la ligne droite, c’était vraiment chaud.

Christina : Le trafic durant la nuit ! J’ai l’habitude des courses avec quatre catégories différentes, et ça ne me pose pas le moindre problème de jour. Par contre, de nuit, les LMP arrivent tellement vite qu’il est difficile d’estimer la distance. Lors des essais qualifs, j’ai été doublée par huit prototypes dans le même tour. Pas simple. Avoir une caméra à l’arrière est une bonne aide de jour, mais ça ne fonctionne pas vraiment de nuit. Le flash-light rend l’écran trop lumineux et on ne sait jamais s’il y a 2 ou 3 voitures.

La nuit, justement, décuple-t-elle les sensations ?

Christina : C’est étonnant. C’est juste vous, en fait. Rien que vous.

Charlotte : La période de la nuit que j'ai préféré, c’est le coup de 3 heures du matin. La voiture marchait toujours parfaitement à cette heure, c’était juste du bonheur.

Les 24 Heures vous semblent-elles toujours aussi physiques ?

Charlotte : Moi, je perdais 5/6 kilos…

Christina : Si je perds ça ce week-end, c’est fantastique (rires). Trêve de plaisanterie, c’est très physique en dépit de la direction assistée, mais je présume que c’était plus difficile avant, avec les changements de vitesse.

Charlotte : L’embrayage était très dur. Cela équivalait à pousser 100 kilos. C’est pour cela que je n’étais pas spécialement fluette. Par contre, nous n’avions pas les appuis aérodynamiques que vous avez désormais.

Christina : Il faut les encaisser, mais quel plaisir ! 

Est-on passé au Mans d’une endurance de 24 heures à un sprint de 24 heures ?

Christina : Je dirais oui et non. Oui parce que le rythme est élevé et non parce que vous ne pouvez pas être à l’attaque tout le temps. Nous avons fini par casser une suspension l’an passé à deux heures du but, sans doute à cause des vibreurs. Les nouveaux sont très agressifs pour le fond plat, mais beaucoup continuent de tirer droit.

Charlotte : A mon époque, les douze premières heures étaient très rapides, après il fallait commencer à prendre soin de la mécanique. Mais, hier comme aujourd’hui, Le Mans ne se gagne pas sans une bonne gestion des pneus, des freins, de l’essence, de la mécanique… Ça, ça n’a pas changé.

Et la position des femmes en sport auto a-t-elle changé ?

Christina : Tout dépend de qui la représente ! Certaines furent assez embarrassantes l'an passé. Certaines ont réussi l’exploit de se construire des carrières qui n’ont jamais été dépendantes des résultats sur la piste. C’est vraiment triste qu’elles représentent les pilotes femmes comme moi. Après les gens pensent que c’est cela que font les femmes pilotes de course. C’est un problème. Moi, seule la compétition m’intéresse…

Charlotte : Et la victoire ! Comme Christina, j’ai souvent été la seule femme sur la grille. Comme Christina je courais en GT. Au début, ma présence faisait sourire, moins que j’ai commencé à faire des temps…

Les femmes doivent-elle montrer plus que les hommes ?

Christina : Il faut faire de bons temps plus souvent que nos collègues masculins…

Charlotte : Et ils vous attendent au tournant… Sans jeu de mot !

Etes-vous fatiguée de toutes ces questions à propos de la place des femmes en sport auto ?

Charlotte : Elles ne m’ont jamais vraiment dérangée. Moi, je courais pour la gagne, et c'est cet esprit je l’ai gardé dans les affaires une fois le casque raccroché.

Christina : Je crois qu’il est important d’avoir conscience que l'on représente quelque chose. Je suis la seule femme ici, et je sais que je représente quelque chose. J’espère que, en me voyant, des gamines ou des jeunes femmes se disent qu’elles peuvent devenir pilote elles-aussi. Que ce n’est pas impossible. Maintenant, il faut mettre des limites. Je suis heureuse d’aider à rendre le sport auto plus accessible aux femmes, je suis d’abord là pour piloter.

Est-ce que ça aide d’être une femme pour boucler les budgets ?

Christina : J’essaie de profiter de l’intérêt que suscite une femme en sport auto, mais c’est difficile. Je travaille avec une agence de tout premier plan au Danemark, qui s'occupe de grandes nageuses, golfeuses, etc. et elle n’a pas été capable de trouver un budget complet. Mon père a dû mettre de l’argent.

Charlotte : Moi, je n’ai jamais réellement eu de problème de budget…

Christina : Peut-être parce que c’était moins cher et que les réseaux sociaux n’existaient pas. Ils ont pris une telle importance dans la course et plus encore dans le monde. 

Charlotte, vous êtes la dernière femme à avoir remporté une victoire de catégorie aux 24 Heures. Celle qui vous succédera est-elle devant vous ? 

Charlotte : Je l’espère. J’ai gagné trois fois, la dernière étant en 1982 (6e au scratch, ndlr), et ça commence à dater…  

Christina : Ça serait fantastique, mais je ne rêve pas. Un top 5 serait déjà une belle réussite. En tout cas, c’est fantastique de pouvoir parler avec quelqu’un qui a vécu ce que je suis en train de vivre aujourd’hui. Et qui a gagné !

Photo (BERNARD LARVOL) : Charlotte découvre l'univers de Christina. Depuis les années quatre-vingts les choses ont bien changé !